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Oct 03

La subsistance de l’homme – Karl Polanyi – Introduction

Karl Polanyi est un historien-anthropologue-économiste né en 1886 et mort en 1964.
Ses deux principaux livres sont « La grande transformation » et « La subsistance de l’homme, la place de l’économie dans l’histoire et la société » (Œuvre achevée post mortem par sa femme et son ami Harry Pearson) .
Les recherches et l’analyse que l’on peut trouver dans ce dernier livre m’ont semblé tellement pertinentes, qu’il me parait nécessaire d’en partager avec vous quelques extraits.

Ils seront compilés dans un nouveau dossier.

A noter que Polanyi était visiblement un précurseur pragmatique, avec un certain optimisme qui contraste avec les constatations lourdes et réalistes qu’il peut faire.
Malheureusement pour nous, son optimisme ne s’est pas confirmé mais la pertinence de ses recherches restent d’actualité car elles sont factuelles.

Tout d’abord, quel est le but de ce livre ?

« Le présent ouvrage est la contribution d’un historien de l’économie aux affaires du monde, dans une époque de périlleuse transformation. Son objectif est simple : Il est nécessaire de reconsidérer entièrement le problème de la subsistance matérielle de l’homme, afin d’accroître notre liberté d’adaptation créatrice et d’augmenter ainsi nos chances de survie.
Ce livre ne peut constituer qu’un point de départ. Nous tenterons toutefois de nous défaire de certaines conceptions erronées, profondément ancrées, qui sont à la base de la philosophie sociale de notre temps et qui concernent la place qu’occupe l’économie dans notre société. »

En d’autres termes le but de cet ouvrage est d’analyser l’économie en fonction de faits historiques et ainsi se défaire d’une analyse erronée, en vogue de nos jours, qui consiste à tout ramener au « marché ».

Quelques pages après il précisera de la manière suivante :

« Si l’on a malgré tout choisi pour la présente recherche la question épineuse de la subsistance de l’homme, c’est avec la conviction que l’effort intellectuel peut permettre d’éviter au moins une partie des erreurs les plus fréquentes, celles qui surgissent lorsque les hommes du XXème siècle tentent d’appréhender le problème de l’économie.
Cette conviction, qui n’est pas loin d’un engagement personnel, résulte d’une forte intuition, qui est mienne depuis de nombreuses années. Je suis convaincu que la faiblesse, en grande part inconsciente, qui marque la civilisation occidentale vient précisément des conditions spécifiques dans lesquelles elle organise sa destinée économique. Cette thèse peut être développée, dans toute sa spécificité, de la façon qui suit.

Notre pensée sociale, dans la mesure où elle est entièrement concentrée sur la sphère économique, est mal équipée pour affronter les exigences économiques de notre époque en pleine adaptation. Il est difficile, sinon impossible, pour une société centrée sur le marché comme la nôtre, d’évaluer les limites de l’importance de l’économique. En effet, une fois que les activités quotidiennes de l’homme ont été organisées par divers types de marchés, fondées sur les motivations du profit, déterminées par des comportements concurrentiels, et orientées selon une échelle de valeurs utilitariste, la société devient un organisme qui, dans toutes ses dimensions essentielles, est soumis à des objectifs lucratifs. Ayant ainsi absolutisé en pratique la motivation du gain économique, l’homme perd la capacité de la relativiser mentalement. Son imagination est bridée par des limites étouffantes. Le terme même d’économie évoque pour lui, non pas l’image de la subsistance de l’homme et de la technologie qui permet de l’assurer, mais au contraire un ensemble de motivations particulières, d’attitudes caractéristiques et d’objectifs très spécifiques, qu’il a l’habitude de qualifier d’économiques bien qu’ils ne soient que des accessoires de l’économie réelle, ne devant leur existence qu’à l’interaction éphémère de traits culturels.
Ce qui lui semble essentiel, ce ne sont pas les caractéristiques permanentes et durables de toutes les économies humaines, mais celles qui sont uniquement transitoires et contingentes. Il est conduit à se créer lui-même des difficultés là où elles n’existent pas autrement, et à buter sur des obstacles faciles à éviter mais dont il ignore jusqu’à l’existence. Dans son ignorance, il ne peut saisir ni les véritables prérequis de la survie, ni les façons moins évidentes d’atteindre ce qui est possible. Cette mentalité dépassée du marché est, à mon avis, l’obstacle principal à une approche réaliste des problèmes économiques de l’époque qui s’ouvre devant nous… »

«… L’influence disproportionnée qu’exerce le système de marché sur la société que nous connaissons est donc précisément la cause de notre difficulté à comprendre le caractère limité et subordonné de l’économie, telle qu’elle se présente en dehors d’un tel système. Mais on doit aussi raisonnablement s’attendre à ce que, lorsque nous aurons reconnu comme tel notre préjugé profondément ancré, il nous soit facile de nous libérer de ses effets pernicieux.
La connaissance plus profonde des faits constitue le remède au préjugé réducteur.
Si nous voulons ramener à leurs véritables proportions les questions émergentes de l’ajustement économique, il nous faut apprendre à voir avec les yeux de l’historien. »

Polanyi pointe ici du doigt le « tout marché » en vogue à son époque mais qui a aussi été contre-carré par des vagues de protectionnisme. Ce qui explique d’ailleurs son côté optimiste.
Mais il n’était pas naïf pour autant, et affirme que les choses pourraient aussi très mal tourner.

Aujourd’hui nous revenons à une situation où tout est dans le marché :
des produits de premières nécessités en passant par l’énergie, le logement, la santé et même l’homme par le biais du marché du travail.
Un tel fonctionnement ne peut être viable sur le long terme, nous ne pouvons que le constater au quotidien.

Ceci étant dit, grâce à ces recherches vous découvrirez qu’il y a des solutions, que les choses n’ont pas toujours été comme ça contrairement à ce que veulent nous faire croire les pseudo-experts de l’économie et que par définition un changement de paradigme se fera à coup sûr.
Cette « grande transformation » aura lieu un jour, mais peut-être pas aussi rapidement que Polanyi semblait l’espérer.

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